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— C’est l’idée la plus idiote de l’année ! renchérit Adrien en adressant un sourire narquois à sa sœur.

Appelé en renfort par leur père, il était venu partager le dîner du dimanche soir à l’appartement.

— Si tu travailles à Toulouse, poursuivit Henry, tu auras soixante-dix kilomètres à faire chaque matin et chaque soir ! Le meilleur moyen de finir par se tuer en voiture, non ?

— Papa, protesta Pascale, il y a un hôpital à Albi, je n’ai aucune intention de postuler à Purpan ou à Rangueil !

— Ah bon ? Ce n’est même pas pour te rapprocher de Samuel que tu envisageais de…

— Que j’envisage, corrigea-t-elle. Quant à Sam, je te rappelle que nous avons divorcé. Nous sommes de bons amis, rien d’autre.

— Et qui te dit qu’ils ont besoin d’un pneumologue à Albi ? lança Adrien.

Il traversa la cuisine et vint jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule de Pascale, qui préparait des spaghettis carbonara.

— Même si tu trouves un poste là-bas, tu mourras d’ennui dans un petit hôpital de province, probablement sans moyens et sans plateau technique. Ensuite, tu mourras de peur le soir en rentrant à Peyrolles. Tu t’imagines seule dans cette baraque ? C’est une caserne !

— J’aime cette maison, j’ai envie d’y vivre, répéta-t-elle, agacée d’être mise sur la sellette depuis le début de la journée.

Sitôt levé, son père avait déboulé dans la cuisine en robe de chambre, agitant d’un air horrifié le petit mot laissé par Pascale.

— De toute façon, ajouta Adrien, tu choisirais mal ton moment pour partir…

Une manière de lui rappeler qu’ils étaient censés, elle comme lui, veiller sur leur père et l’entourer.

— Je n’ai pas dit que j’allais le faire cette semaine ! Ce genre de bouleversement nécessitera un certain temps, je ne suis pas pressée.

Elle lui prit des mains le sachet de parmesan pour l’ajouter aux jaunes d’œufs, aux lardons grillés et à la crème fraîche. Derrière eux, leur père se racla la gorge.

— Bien entendu, ma chérie, je ne te demande pas de rester ici. Tu n’es pas ma dame de compagnie, je comprends très bien que tu veuilles te faire une vie à toi, mais pourquoi à l’autre bout de la France ?

— Parce que j’en viens. Je veux dire, je suis née là-bas et…

Elle lâcha la cuillère de bois et se retourna vers eux, les englobant tous deux dans le même regard aigu.

— J’ai eu un véritable éblouissement devant Peyrolles. Je croyais avoir oublié la maison, le parc, et au contraire tout ça m’était tellement familier, jusqu’à moindre détail ! Habiter là, ce serait comme rentrer chez moi. J’y ai pensé pendant tout le voyage, hier…

À voir leurs visages fermés, ils n’étaient pas décidés à approuver son choix, mais elle s’entêta.

— Je ne me plais pas à Paris. Je veux voir autre chose, rencontrer d’autres gens, avoir de l’espace et du soleil. Déjà, avec Sam, je détestais notre appartement de la rue de Vaugirard. On projetait toujours de s’acheter une maison quelque part, de partir. Et je vous en avais parlé, à l’époque, vous savez très bien que ce n’est pas une idée neuve ni un coup de tête.

Son frère haussa les épaules sans répondre, occupé à chercher d’autres arguments, tandis que son père continuait à la considérer d’un air sombre.

— Je sais, chérie… Mais je connais Peyrolles mieux que toi, l’entretien est très lourd, même avec une belle situation. Et personne ne te fera un pont d’or à Albi, en admettant qu’on t’offre un poste. Une jeune femme seule, dans cette grande baraque…

— Je ne serai pas toujours seule, papa.

— Bien sûr. Seulement, en attendant, il te faudra assumer tous les frais, et je ne vois pas comment. Si nous vendons la propriété, je peux répartir le produit de la vente entre ton frère et toi, ensuite vous en ferez ce que bon vous semble. Ce serait plus équitable, non ?

Elle réalisa immédiatement toutes les implications de ces paroles. Pourquoi s’était-elle imaginé qu’il la laisserait habiter Peyrolles sans contrepartie ? Parce qu’il ne parlait jamais d’argent ? Elle ignorait tout de sa situation matérielle, le supposant très à l’aise à en croire la rentabilité de sa clinique, mais peut-être avait-il des problèmes qu’il préférait ne pas évoquer devant ses enfants. À moins que, tout simplement, il ne veuille mettre de l’ordre dans ses affaires.

— Je ne pensais pas me l’approprier, murmura-t-elle. C’est juste que… Après tout, puisque tu loues, je pourrais être ta locataire, non ?

— Je ne loue plus, je vends ! trancha Henry. Je ne l’ai pas fait jusqu’ici parce que ta mère n’aurait pas compris. Elle avait beaucoup aimé cette maison, elle préférait que nous la gardions.

— Moi aussi ! s’insurgea Pascale. Mais tu as raison, vis-à-vis d’Adrien ce serait très égoïste. Mieux vaut que je me porte acquéreur, comme ça les choses seront claires.

— Tu es folle, ma parole ! explosa Henry.

Sa réaction, excessive, étonna Pascale. Pourquoi était-il si contrarié à l’idée de la voir s’installer à Peyrolles ? En général, il cherchait à la comprendre, à l’aider, et c’était un homme très posé, qui adorait argumenter calmement.

— J’ai trente-deux ans, poursuivit-elle sans se laisser démonter, un bon métier, j’obtiendrai un crédit sans problème. Tu m’as toujours dit qu’un investissement immobilier est la meilleure façon d’épargner, je suis décidée à me lancer.

Elle le prenait à son propre piège, il ne pouvait tout de même pas prétendre qu’il allait vendre à n’importe qui sauf à elle. Dans le silence qui suivit, l’eau se mit à déborder du faitout et Adrien se précipita pour le retirer du feu. Il égoutta les spaghettis, ajouta la sauce puis déposa le plat sur la table. Pascale en profita pour s’approcher de son père, qu’elle prit affectueusement par l’épaule.

— On est en train de se disputer, là ?

— Non, ma chérie… Mais nous ne sommes pas d’accord, c’est certain.

Il avait soudain l’air fatigué, presque vieux.

— Je comprends tes désirs, tes rêves, hélas ! Peyrolles n’est pas un endroit qui porte bonheur, ajouta-t-il à contrecœur.

Jamais il ne faisait allusion à l’accident qui avait coûté la vie à la mère d’Adrien alors que celui-ci n’avait pas deux ans. Le feu avait pris dans la dépendance où la jeune femme s’était installé un atelier d’aquarelle, et elle avait brûlé vive dans l’incendie. Ce drame épouvantable avait laissé Henry veuf, seul pour élever son petit garçon qui commençait à peine à marcher. Heureusement, il avait rencontré Camille quelques mois plus tard. Rencontrer n’était pas le mot juste puisqu’ils se connaissaient de longue date, mais ils s’étaient perdus de vue pendant toute la période où Camille avait quitté la région pour faire ses études à Paris. Douce, sensible, Camille avait consolé Henry et, déjà très maternelle, avait pris Adrien sous son aile, l’aimant comme son propre fils, au point qu’il avait vite oublié sa mère, dont il ne conservait quasiment aucun souvenir.

Que son père rappelle délibérément cet épisode tragique était le signe d’un profond désarroi. Après l’incendie, il avait fait raser les ruines de la dépendance, planter des lilas et des hibiscus à cet emplacement, mais il était resté à Peyrolles, n’éprouvant pas le besoin de quitter l’endroit. Avec Camille, il avait fondé une nouvelle famille, concrétisée par la naissance de Pascale. À l’époque, il n’estimait donc pas que Peyrolles pouvait lui porter malheur. D’ailleurs, ils avaient tous été très heureux là-bas durant bien des années.

— Si je me souviens bien, reprit Adrien, tu voulais faire une carrière hospitalière, non ? Ce n’est pas en t’enterrant à Albi que tu y arriveras !

Lui aussi revenait à la charge, apparemment décidé à poursuivre la discussion jusqu’à ce que Pascale cède.

— Carrière est un bien grand mot, répondit-elle d’un ton mesuré. J’aime ce que je fais, Ad, je ne cours pas après les promotions, soigner des malades me suffit.

À l’hôpital, elle avait découvert des choses que ses études ne lui avaient pas apprises. Soulager la souffrance, redonner de l’espoir, accompagner jusqu’au bout quand c’était nécessaire, et parfois, plus rarement, guérir. Au-delà du diagnostic ou du traitement, elle avait un véritable contact avec ses patients et était capable de se battre à leurs côtés. Certains de ses confrères la jugeaient trop sensible, trop concernée, ce qui la mettait hors d’elle mais ne modifiait en rien son comportement.

— Mange, ça refroidit, murmura son père.

Elle baissa les yeux sur la colline de spaghettis qu’Adrien venait de lui servir. L’appétit coupé, elle songea aux minuscules nouilles sautées que sa mère préparait le dimanche, avec des boulettes de viande à la vapeur, enrobées de feuilles de menthe. Où avait-elle appris l’art de la cuisine vietnamienne ? Arrivée en France à l’âge de trois mois, elle n’était jamais retournée dans son pays d’origine.

— De toute façon, rien ne presse, on en reparlera, dit-elle en se forçant à sourire.

Henry ne répondit pas, mais Adrien leva les yeux au ciel d’un air excédé. Pourquoi son frère semblait-il si farouchement opposé à son projet ? En quoi le fait qu’elle veuille vivre à Peyrolles pouvait-il le contrarier puisqu’il ne serait pas lésé sur le plan financier ?

Sans conviction, elle enroula quelques spaghettis sur sa fourchette. Elle allait devoir s’accrocher à son idée pour l’imposer, mais plus elle y pensait, plus elle se sentait sûre de son choix. Sauf qu’elle ne savait ni à quel moment ni pourquoi elle avait pris cette décision insensée.

 

Marianne lui tournait le dos, appliquée à terminer le repassage d’une chemise blanche, qu’elle enfila sur un cintre.

— Mon Dieu, c’est un bain de vapeur, ici ! Pourquoi fais-tu ça ? s’exclama Samuel, la faisant sursauter.

Jamais il ne lui avait demandé de s’occuper de son linge. Il supportait d’ailleurs mal cet excès d’attentions dont elle l’entourait. Il alla ouvrir la fenêtre en grand et se pencha pour jeter un coup d’œil au jardin. Une petite pelouse carrée bien entretenue – il faisait ça avec une tondeuse électrique – et des rosiers grimpants le long de la barrière blanche offraient une impression propre, nette, presque désespérante. Mais Samuel n’avait pas le temps de s’occuper des fleurs, il travaillait énormément à l’hôpital et consacrait l’essentiel de ses loisirs aux hélicoptères.

Il entendit Marianne bouger derrière lui. Une seconde plus tard, elle lui passait les bras autour du cou, l’embrassait dans la nuque.

— Samuel, chuchota-t-elle d’une voix tendre.

Comme chaque dimanche, il avait volé toute la matinée avec ses élèves. Le meilleur moyen pour lui de se livrer à sa passion avait été de passer sa qualification d’instructeur sur hélico, puis de trouver un poste dans un club. Rapidement, il s’était découvert des dons pédagogiques et un réel plaisir à former de futurs pilotes.

— Tu ne veux pas faire une petite sieste ? ajouta Marianne, encore plus bas.

Elle se plaqua davantage contre lui et il eut envie d’elle. Seulement, s’il cédait à son désir, il n’aurait pas le cœur de la renvoyer chez elle après, or il mourait d’envie de rejoindre le bar de l’aéroclub pour une soirée entre copains. Marianne était une fille adorable, et de surcroît très jolie avec ses grands yeux bleu porcelaine, ses boucles blondes, son corps tout en rondeurs, mais il n’était pas amoureux d’elle et bien décidé à ne pas le devenir. Il ne voulait plus s’attacher à aucune femme, il en avait trop bavé lors de sa séparation avec Pascale, jamais il ne pourrait supporter de revivre ce genre d’épreuve. Heureusement, Marianne ne représentait qu’un risque très limité.

— J’ai une montagne de courrier en retard, plaida-t-il, des coups de fil à passer et…

Il s’interrompit lorsqu’elle glissa ses mains sous son tee-shirt. En général, elle ne prenait pas l’initiative de leurs étreintes, trop réservée pour le provoquer, et il trouva son geste attendrissant. Avait-elle donc tellement envie de faire l’amour ? Ou plutôt envie de rester là jusqu’à demain, de lui préparer un dîner aux chandelles et de s’endormir blottie sur son épaule ? Désespérément romantique, elle s’imaginait vivre un grand amour, refusant d’admettre qu’elle s’était trompée en jetant son dévolu sur lui. Il se retourna, l’obligea à reculer un peu.

— Je ne suis pas libre ce soir, je dîne avec des amis, annonça-t-il le plus gentiment possible.

Devant son air déçu, il se sentit à la fois coupable et soulagé. Parfois, lorsqu’elle s’incrustait chez lui le dimanche, il n’osait rien dire et terminait la journée exaspéré, surtout si elle se mettait à ranger ou à cuisiner. Depuis son divorce, il essayait de préserver son indépendance, mais Marianne semblait croire qu’elle pourrait changer les choses.

— À quelle heure dois-tu partir ? demanda-t-elle d’un ton triste.

— Vers six heures.

— Alors, tu n’es pas pressé ?

Mal à l’aise, il la prit dans ses bras, la souleva du sol. Ignorer son insistance aurait été blessant pour elle, et de toute façon il la désirait. Il la porta jusqu’à sa chambre, la déposa sur le lit et s’allongea près d’elle. Avec des gestes lents, il lui enleva son chemisier, son soutien-gorge, l’embrassa entre les seins.

— Tu es très belle, Marianne…

Sa peau était douce mais trop pâle, une vraie peau fragile de blonde. Il laissa courir ses doigts sur les hanches rondes, le petit ventre bombé. Rien en elle ne pouvait évoquer Pascale, c’était sûrement pour ça qu’il restait avec elle.

— Tu perds ton temps avec moi, tu mérites autre chose, soupira-t-il.

Il ne lui avait fait aucune déclaration, aucune promesse, dès le début il avait joué cartes sur table avec elle, pourtant elle s’entêtait.

— Ne dis pas de bêtises, souffla-t-elle, c’est toi que je veux.

Elle n’écoutait jamais ce qu’elle n’avait pas envie d’entendre, peut-être était-ce sa force.

— Caresse-moi…

Il ne demandait pas mieux, d’ailleurs le moment était mal choisi pour une mise en garde supplémentaire. Le premier soir, il avait expliqué qu’il sortait d’un divorce douloureux, dont il n’était pas remis, et serait tout à fait incapable de s’investir dans une relation durable. Elle lui avait posé quelques questions sur son ex-femme, auxquelles il avait répondu à contrecœur, jusqu’à ce qu’elle déclare avec une incroyable naïveté : « Oh, je la déteste, je te la ferai oublier ! »

Oublier Pascale ? Il n’y tenait pas. Leurs années de mariage avaient été les plus fantastiques de sa vie, et rien que le souvenir de leur rencontre le faisait encore frémir. Un vrai coup de foudre, une lame de fond, une sensation inouïe qu’il n’avait jamais éprouvée avant, ni depuis. Elle portait un pyjama couleur pêche et semblait effrayée à l’idée de se retrouver au bloc opératoire. Ses grands yeux noirs s’étaient rivés à ceux de Samuel comme si elle attendait de lui toutes les explications que le chirurgien ne lui avait pas données. Assis au bord du lit, intimidé par la violence de ce qu’il ressentait en la regardant, Samuel s’était efforcé de la rassurer, lui avait promis qu’il lui tiendrait la main en l’endormant et qu’il serait là à son réveil. Quelques mois plus tard, il l’épousait, éperdu de bonheur. La fascination qu’elle exerçait sur lui ne s’était jamais émoussée, chaque matin il avait remercié le ciel, jusqu’à leurs premières disputes à propos de cet enfant qu’elle voulait par-dessus tout mais n’arrivait pas à concevoir. La querelle était devenue quotidienne, s’était envenimée, pourtant il n’avait pas mesuré le danger, pas imaginé que cette histoire de bébé les conduirait à se dire des horreurs et, finalement, à se séparer. Le soir où elle était partie pour de bon – il la connaissait assez pour comprendre qu’elle ne reviendrait plus –, il avait eu envie de se tirer une balle dans la tête.

— Samuel, lâcha Marianne dans un souffle.

Pris en flagrant délit d’inattention, il faillit s’excuser mais s’aperçut à temps que la jeune femme ne s’était rendu compte de rien et gémissait de plaisir sous ses mains.

Pendant deux semaines, Pascale s’était efforcée de ne pas penser à Peyrolles, néanmoins elle en rêvait chaque nuit. Pourquoi cet endroit l’obsédait-elle tant ? Enfant, elle l’avait beaucoup regretté, cependant chaque été elle visitait un pays différent avec ses parents et ces voyages lui avaient fait oublier Peyrolles peu à peu. Ensuite, il y avait eu les séjours linguistiques en Angleterre ou en Espagne, puis les virées avec les copains de fac, et le souvenir de la maison familiale s’était tout à fait estompé. Il lui arrivait parfois d’en parler comme d’un paradis perdu – en particulier à Samuel –, mais sans idée de retour.

Et voilà que face à Peyrolles, quinze jours plus tôt, elle avait éprouvé un véritable choc dont la conséquence, sans qu’elle sache comment ni pourquoi, était le besoin impérieux de revenir vivre là. La maison l’appelait, l’attirait, elle aurait presque pu se croire l’héroïne d’un de ces films fantastiques où les murs semblent avoir quelque chose à transmettre. Mais elle était beaucoup trop pragmatique pour ce genre de superstitions et interprétait plus sobrement son coup de cœur. En réalité, le décès de sa mère était venu mettre le point final à une période difficile pour elle. Le bébé qu’elle n’avait pas pu avoir, la rupture avec Sam, le retour chez papa-maman où elle s’était sentie ramenée en enfance : tout avait concouru à la déstabiliser depuis trois ans. Si elle voulait s’en sortir, elle devait prendre des décisions personnelles et s’y tenir. Peyrolles en était une, tant pis si elle n’obtenait pas l’adhésion des siens.

Elle envoya un dossier de candidature à l’hôpital d’Albi, ainsi qu’aux principaux établissements de Toulouse, à tout hasard. Trouver un poste était la condition nécessaire aux démarches suivantes mais, pour gagner du temps, elle demanda une estimation de la propriété à l’agence immobilière qui s’était occupée de la louer.

Chaque soir, en rentrant à l’appartement de son père, elle ouvrait son courrier avec une impatience fébrile ; et chaque jour, dès qu’elle avait une pause à l’hôpital, elle échafaudait des projets d’avenir. Lors de son divorce avec Sam, elle avait expédié tout ce qui lui appartenait – mobilier, livres ou vaisselle – au garde-meubles et ne s’en était plus soucié. Au début, comme il s’agissait d’un retour provisoire chez ses parents, elle s’était laissé dorloter sans trop se poser de questions, avec le vague projet de louer un deux-pièces moderne à proximité de Necker. Mais sa mère était tombée malade et elle était restée. Une étrange maladie, délicate à diagnostiquer, quasiment impossible à traiter. Alzheimer précoce ? Dépression chronique ayant tourné à l’instabilité mentale ? Camille allait de plus en plus mal, parlait de moins en moins, serrait convulsivement des mouchoirs humides dans ses mains et s’alimentait à peine. En quelques mois, son état s’était dégradé au point de devenir alarmant, mais ni les confrères appelés à la rescousse ni les innombrables examens n’avaient apporté de solution. À cette époque-là, il était arrivé à Pascale de se dire que sa mère se laissait mourir.

Jusqu’à dernier moment, Pascale, Adrien et Henry avaient lutté, se relayant en vain, impuissants malgré leur formation de médecins et tout leur amour. Vers la fin, Camille semblait ne plus les voir, sauf peut-être Pascale, à qui elle adressait parfois un sourire triste, terriblement lucide.

Quitter l’appartement familial de Saint-Germain et abandonner son poste à Necker permettraient à la jeune femme de faire table rase. Sam avait bien réussi à refaire sa vie ailleurs, pourquoi n’y parviendrait-elle pas, elle aussi ? D’autres gens, un climat plus clément, peut-être de nouveaux amis, et surtout habiter Peyrolles, même en s’endettant pour les dix ou quinze années à venir, voilà tout ce qu’elle souhaitait.

Son père et son frère, malheureusement, ne désarmaient pas, toujours opposés à ce qu’ils appelaient sa « folie ». À bout de patience, Adrien l’avait même traitée d’écervelée et d’égoïste, et elle s’était fâchée, rappelant vertement que, à trente-deux ans, elle ne recevrait de leçon de personne. D’autant moins qu’elle ne dépendait pas de leur père, ne travaillait pas dans sa clinique et pouvait aller où bon lui semblait. Furieux de cette mise au point qui le visait directement, Adrien ne lui avait plus adressé la parole pendant huit jours.

Henry était plus modéré. Certes, il n’approuvait pas le choix de Pascale, mais il ne voulait pas se disputer avec elle. Fatigué, abattu, il écoutait les éclats de voix entre frère et sœur en donnant raison à Adrien, pourtant il finissait toujours par prendre sa fille dans ses bras. Il l’aimait, il était fier d’elle et il refusait d’être celui qui la retiendrait contre son gré, même s’il restait persuadé qu’elle allait commettre une énorme bêtise.

Lorsqu’elle reçut enfin l’estimation de l’agence, Pascale éprouva un choc à la lecture du chiffre. Peyrolles valait beaucoup d’argent. À cause du développement touristique de la région, de l’architecture séduisante de la maison et de son environnement préservé, la propriété pouvait se négocier cinq cent mille euros, voire davantage si le vendeur n’était pas pressé. La somme, très supérieure aux prévisions de Pascale, avait de quoi lui donner des angoisses. Outre le crédit, dont les mensualités risquaient de peser lourd dans son budget, elle allait devoir trouver un apport personnel. À qui le demander ? Les amis de Pascale s’étaient presque tous installés professionnellement en contractant des emprunts eux aussi, personne ne pourrait l’aider dans l’immédiat.

Sauf… sauf Samuel, peut-être. Mais comment trouver le courage de lui poser la question ? S’adresser à lui pour des histoires d’argent était trop délicat. Elle refusait d’exploiter cette tendresse qu’il lui vouait toujours, de mettre en péril le rapport fragile qu’ils avaient réussi à sauver malgré tout. Au moment de leur divorce, réglé par consentement mutuel, ils ne s’étaient rien demandé l’un à l’autre et n’allaient pas commencer maintenant. Pascale savait que Samuel avait perdu tôt ses parents, dont il était le fils unique et le seul héritier. Les Hoffmann possédaient une entreprise de textile prospère, que Sam avait bien vendue. Sans doute était-il à l’abri du besoin, ainsi qu’il le lui avait répété en l’épousant, mais Pascale ne s’était jamais mêlée de ses affaires.

Après avoir longtemps tergiversé, elle prit rendez-vous à sa banque pour étudier la possibilité d’un financement. Durant plus de deux heures, elle examina diverses propositions et en arriva à la conclusion qu’elle aurait besoin d’aide avant d’y voir clair dans cette jungle de chiffres vertigineux. Au moins, elle pouvait avoir recours à Samuel pour un conseil impartial. Qu’elle veuille acheter Peyrolles ne risquait pas de le faire sauter au plafond, peut-être même trouverait-elle enfin en lui quelqu’un qui l’approuve.

Mais sa conversation téléphonique avec Sam ne se déroula pas tout à fait comme prévu. D’abord, son ex-mari parut atterré à l’idée de la voir s’installer dans la région où il avait choisi de se réfugier. Après plusieurs secondes de silence, il admit néanmoins que l’attachement de Pascale pour Peyrolles remontait à l’enfance et justifiait son choix. Il se montra assez pessimiste sur les possibilités de travail à Albi. Toutefois, en attendant, les hôpitaux de Toulouse offriraient sans doute une chance à Pascale, la pneumo n’étant pas une spécialité très encombrée. Enfin, concernant le plus important, à savoir ce projet d’achat immobilier, il fut catégorique : il allait l’aider.

— Tu ne peux pas te lancer dans un investissement pareil sans un sou, sinon tu seras étranglée par les remboursements.

— Je ne veux pas de ton argent, Sam.

— Je sais, mais je ne te le donne pas, je te le prête.

— Non.

— On fera tous les papiers nécessaires chez un notaire, d’accord ?

— C’est hors de question. Je ne t’ai pas appelé pour ça. Disons que je me sens complètement novice dans ces histoires de crédit et je cherche seulement un conseil d’ami. Mon banquier ne me propose que ce qui l’arrange, j’en ai bien conscience.

— Je discuterai le taux d’intérêt pour toi si tu veux, tout se négocie de nos jours !

— Sam…

Découragée, elle avait prononcé doucement le diminutif pour le faire taire. Elle laissa passer un silence et reprit :

— Donne-moi ton avis, je ne te demande rien d’autre.

— Mon avis sur quoi ? Ton installation à Peyrolles ? Ce sera une bonne chose dans la mesure où tu n’as jamais vécu seule, Pascale. Tes parents, ta colocataire du temps de tes études, ensuite moi, et à nouveau tes parents… Il est grand temps pour toi d’assumer ta propre existence. Dans le fond, tu es une femme plutôt indépendante, accorde-toi les moyens de l’être pour de bon !

La leçon était un peu dure à avaler et Pascale faillit répliquer, mais elle se retint. Samuel la connaissait bien, il n’avait pas tort.

— Tu as toujours adoré cet endroit, Pascale. Tu m’en as tellement parlé ! Alors vas-y, offre-le-toi. C’est beaucoup plus intéressant que si ton père t’en faisait cadeau.

— En tout cas, c’est plus équitable vis-à-vis d’Adrien.

— Aussi. Sauf que ton père aurait pu lui faire une donation équivalente, il n’en est pas à ça près.

Surprise par cette affirmation catégorique, Pascale se demanda pourquoi Samuel était mieux informé qu’elle de la situation financière de son père.

— Revenons-en à ton plan de financement, enchaîna-t-il. Le montant de ton apport personnel déterminera le niveau de risque pour le prêteur, et plus cet apport sera important, meilleur sera le taux d’intérêt accordé.

— Si je comprends bien, l’argent va à l’argent, ironisa-t-elle.

— Malheureusement, oui. Et quoi qu’il en soit, tu n’obtiendrais pas cent pour cent de crédit sur une opération immobilière de cette envergure. D’autant plus que tu dois encore ajouter au prix d’achat les droits de mutation, ce qu’on appelle à tort les frais de notaire. Dans le cas de Peyrolles, ça représente environ trente mille euros de plus.

— Tu es décourageant, soupira-t-elle.

— Au contraire, je te dis de foncer !

— Tout en m’expliquant que c’est impossible.

Elle l’entendit rire et se détendit un peu.

— Accepte mon aide, Pascale. En souvenir du bon vieux temps…

— Pas si vieux, murmura-t-elle.

Était-ce vraiment le « bon temps », ces soirées passées à se disputer ? Il prétendait qu’elle gâchait tout alors qu’elle voulait seulement un bébé. Certaines nuits, quand ils se tournaient le dos et boudaient chacun de leur côté, Sam finissait par prendre sa main et la serrait doucement, dans l’obscurité, tandis qu’elle faisait semblant de dormir. Elle lui en voulait de son indifférence à ce qu’elle considérait comme un problème majeur, de son peu d’empressement à devenir père, elle le soupçonnait même d’être satisfait de son statut d’éternel jeune marié. Sans doute n’avait-il pas envie de voir sa femme se transformer en mère, ni d’être délaissé au profit d’un nouveau-né, et cet égoïsme scandalisait Pascale.

— Tu es toujours là, ma chérie ? J’aimerais te poser une dernière question, par pure curiosité.

— Vas-y.

— Pourquoi Henry te laisse-t-il te débrouiller seule dans cette histoire d’achat ?

— Parce qu’il n’est pas d’accord pour que je m’en aille à l’autre bout de la France. En venant s’installer dans la région parisienne, il a eu l’impression de s’élever, et il trouve que je régresse.

— C’est un raisonnement très provincial, peu digne de lui. J’aime bien ton père…

— Je sais.

Un nouveau silence s’installa sur la ligne. Pascale réfléchissait à l’offre de Sam en se demandant si elle avait raison ou tort de refuser. À qui d’autre pourrait-elle s’adresser ? En qui avait-elle suffisamment confiance, et qui l’aimait assez pour l’aider ?

— Faxe-moi les offres de ta banque et laisse-moi prendre ça en main, reprit Samuel. S’il te plaît.

Avec un petit soupir résigné, elle promit au moins de le tenir au courant, puis elle raccrocha. Tout ce qu’il venait de lui dire n’entamait pas sa décision d’acheter Peyrolles, mais ce serait plus difficile que prévu. Après y avoir réfléchi encore quelques minutes, elle arriva à la conclusion que le jeu en valait la chandelle, et que plus ce serait dur, mieux elle savourerait sa nouvelle vie.

 

Henry signa tous les documents que le comptable avait rangés à son intention dans une chemise en carton. Le taux de remplissage de la polyclinique était excellent, la crise épargnait pour l’instant son établissement. Il avait fait ce qu’il fallait pour ça, ne transigeant jamais sur les qualités professionnelles des gens qu’il employait, ni sur les prestations destinées à séduire une certaine catégorie de patients. Miser sur le luxe se révélait le bon choix, à condition de rester sérieux.

Sur le grand bureau d’acier et de verre, la photo de Camille trônait toujours à la même place depuis près de vingt ans. Dieu qu’elle était jolie, là-dessus ! Les cheveux tirés en arrière, un visage parfait, d’immenses yeux noirs, et ce petit sourire énigmatique qui la caractérisait. Henry avait été littéralement fou d’elle. Au point d’oublier tout ce qui avait précédé l’arrivée de Camille dans sa vie et de ne plus guère s’intéresser à ce qui allait suivre, maintenant qu’elle n’était plus là. Certes, les dernières années avaient été un peu difficiles. Car malgré toute sa réserve, sa pudeur naturelle, Camille montrait des signes de détresse dont Henry ne devinait que trop bien la cause. Mais à quoi bon revenir sur le passé, ainsi qu’il le lui avait expliqué mille fois ? Il ne comprenait pas ces remords tardifs, parfaitement inutiles, qui rongeaient sa femme jusqu’à la démence.

Camille était son premier prénom, ainsi qu’en avait décidé son père lorsqu’il l’avait déclarée et reconnue, mais il était suivi d’autres, tout à fait imprononçables. Née à Hanoi en 1945, elle avait été ramenée en France âgée de quelques semaines à peine. Son histoire était triste, presque banale hélas ! pour cette période de la guerre d’Indochine. Sa mère, une très jeune Vietnamienne de modeste condition, avait succombé au charme d’un officier français dont elle était devenue la maîtresse. Lorsqu’elle avait accouché du bébé de son amant, celui-ci était sur le point de rentrer en France, enfin rappelé par l’armée. Elle avait préféré lui confier l’enfant plutôt que l’élever dans la honte et la misère. Le capitaine Abel Montague possédait le sens de l’honneur et connaissait bien les mœurs du pays : s’il refusait, l’enfant connaîtrait un destin misérable. Alors il avait accepté de s’en charger, bien que déjà marié et déjà père.

Camille ignorait de quelle façon s’était déroulé le retour peu triomphal du capitaine Montague chez lui. Elle était trop petite pour se souvenir de l’accueil réservé au mari infidèle et à sa bâtarde. Bien sûr, Abel possédait des excuses, il était resté en Indochine durant plus de six ans – dont dix-huit mois prisonnier des Japonais –, à s’user dans une guerre de colonie devenue incompréhensible pour tout le monde, y compris pour les militaires. Il en ramenait un caractère ombrageux, une santé minée par le paludisme et un profond dégoût de l’armée. Sa femme avait retrouvé un homme méconnaissable, qui lui faisait presque peur, et elle n’avait pas osé refuser la petite fille métisse qu’il lui imposait. Camille avait donc été élevée avec les trois enfants légitimes des Montague, beaucoup plus âgés qu’elle. Abel était mort quelques années plus tard, et Camille, qui décidément n’avait pas sa place dans la famille, expédiée en pension. Une école de filles plutôt rigide, située près d’Albi, où les Montague l’avaient plus ou moins oubliée.

C’est à cette époque-là que Henry l’avait vue pour la première fois, lors d’une sortie de la classe de seconde en visite à la cathédrale. Elle tranchait au milieu des autres élèves avec sa peau cuivrée, ses grands yeux noirs, sa silhouette fragile. Elle avait seize ans, Henry juste vingt et un, et ils s’étaient regardés… Une ou deux fois, ils avaient réussi à se revoir, à la sauvette, puis Henry était parti effectuer son service militaire et, lui aussi, il l’avait oubliée. Libéré de ses obligations, il s’était marié avec Alexandra, avait eu Adrien.

Alexandra. Comme il se souvenait peu d’elle ! Une blonde froide et hautaine, richement dotée, très éprise de lui. Une bonne épouse, au fond, près de laquelle il aurait pu mener une vie agréable sans cet horrible incendie. Mais le destin en avait décidé autrement et ensuite avait remis Camille sur son chemin.

Il tendit la main vers le cadre et l’approcha de ses yeux. Sur cette photo elle était vraiment belle, mais à l’époque où il l’avait revue, elle se trouvait dans un triste état. Malmenée par la vie, aux abois, au bord du gouffre. Il considérait qu’il l’avait sauvée.

Sauvée ? Poussant un long soupir, il reposa le cadre. Sauve-t-on les gens malgré eux ? Camille avait fini par accepter ses conditions, les seules possibles. Il ne regrettait rien, même si parfois…

— Papa ?

Il releva la tête brusquement. Pascale se tenait sur le seuil du bureau, hésitant à entrer.

— Je te dérange ? Tu avais l’air si absorbé…

— Non, pas du tout. Viens t’asseoir.

Elle passait rarement à la clinique et il fut touché qu’elle se soit déplacée jusque-là.

— On dîne ensemble, ajouta-t-elle. Tu t’en souvenais ?

— Naturellement. J’ai fini, d’ailleurs. Jetais sans doute en train de rêver, je ne t’ai pas entendue arriver.

— J’ai frappé.

Amusé, il lui adressa un large sourire. Bien sûr qu’elle avait frappé, elle était parfaitement bien élevée, grâce à Camille et grâce à lui.

— J’ai eu une grande conversation avec Sam, enchaîna-t-elle. Il va m’aider à monter mon dossier, pour Peyrolles.

— Ton dossier ? répéta Henry.

Comme prévu, elle n’abandonnait pas son idée. Quoi d’étonnant ? Il la savait têtue, acharnée, elle ne capitulerait pas. Surtout si Sam s’en mêlait.

— Je pense qu’il sera de bon conseil, dit-il prudemment.

En plus de ses qualités d’anesthésiste, Samuel gérait ses finances avec intelligence, en homme avisé, et il risquait de trouver le projet immobilier de Pascale aussi enthousiasmant sur un plan matériel que réjouissant sur un plan plus personnel.

— Je redescends là-bas la semaine prochaine.

— Tu as raison. Promène-toi donc un moment dans la maison, à la tombée de la nuit, et essaie d’imaginer ce que tu y éprouveras, seule. Regarde le parc, aussi, tu comprendras vite qu’il faut y consacrer un temps fou ou beaucoup d’argent.

— J’apprendrai à jardiner, répondit-elle d’un ton léger. Quant à la maison… je m’achèterai un gros chien de garde ! Tu es rassuré ?

— Pas vraiment.

Et il ne le serait sans doute jamais plus à partir du jour où Pascale s’installerait à Peyrolles, mais qu’y faire ?

— Papa ? Est-ce qu’il y a quelque chose de… je ne sais pas, quelque chose dont tu ne m’as pas parlé et que tu voudrais me dire ? Cet… incendie a dû te laisser un souvenir épouvantable, et peut-être que tu ne…

— Effectivement, coupa-t-il, je préfère ne pas parler du passé. C’est sans importance aujourd’hui. Mais tu ne m’empêcheras pas de penser qu’il y a des endroits plus bénéfiques que d’autres !

Pascale contourna le bureau et vint s’arrêter derrière son fauteuil. Elle lui passa les bras autour du cou, déposa un baiser sur sa tempe.

— Mon petit papa, chuchota-t-elle.

Tout ce qu’il tentait pour la dissuader pouvait passer pour de l’égoïsme, il en eut douloureusement conscience. Certes, il aurait préféré la garder près de lui, néanmoins il savait que c’était impossible et il ne voulait pas qu’elle le prenne pour un père despotique, étroit d’esprit, avant tout préoccupé de lui-même. Au contraire, il désirait la voir s’épanouir, seulement Peyrolles était le dernier endroit du monde où trouver le bonheur.

Elle s’appuyait de tout son poids contre ses épaules et il devina qu’elle regardait la photo de Camille.

— Allons dîner, dit-il en se dégageant.

Céder à l’émotion ne ferait que compliquer les choses. Il se leva, se tourna vers sa fille. Elle avait les yeux pleins de larmes, et ce magnifique regard sombre, voilé de tristesse, était exactement celui de sa mère. Il la prit par la main, trop bouleversé pour parler, et l’entraîna hors du bureau.

 

— Ce sont d’excellentes références, fit remarquer Laurent Villeneuve.

Samuel lui adressa un sourire reconnaissant. Il s’entendait très bien avec Villeneuve, directeur de l’hôpital Purpan depuis deux ans et passionné comme lui d’aéronautique. Lorsqu’il lui avait transmis le dossier de Pascale, il s’était dit qu’elle obtiendrait le poste vacant sans problème, mais le chef du service pneumo – une femme – semblait réticent.

— Nous avons d’autres candidatures à examiner, fit-elle remarquer du bout des lèvres.

Nadine Clément, ses cheveux gris tirés en arrière et ses imposantes lunettes d’écaille sur le bout du nez, n’avait rien d’avenant. La soixantaine largement dépassée et sans éclat, des traits anguleux et la voix cassante : elle était la terreur de son étage.

— J’aurais préféré engager quelqu’un avec qui j’ai déjà eu l’occasion de travailler, par exemple le docteur Médéric, ajouta-t-elle en plantant son regard dans celui du directeur.

Sans se laisser impressionner, Laurent hocha la tête, dubitatif.

— Il est trop près de la retraite, une jeune recrue serait plus indiquée.

Vexée, Nadine rajusta ses lunettes d’un geste rageur. Elle-même était en fin de carrière et n’appréciait pas qu’on le lui rappelle. Avec un agacement très ostentatoire, elle se tourna vers Samuel.

— Vous nous recommandez si chaudement votre ex-épouse qu’on peut se demander pourquoi vous avez divorcé…

— On se le demande peut-être, trancha le directeur, mais on ne le demande pas à M. Hoffmann, c’est trop personnel, bien entendu ! Et tout à fait hors de propos puisque seules les compétences professionnelles du docteur Pascale Fontanel entrent en ligne de compte dans notre choix, n’est-ce pas ?

Nadine dévisagea Laurent Villeneuve avant de laisser tomber, d’un ton cynique :

— De toute façon, la décision vous appartient, et cette jeune femme est sûrement plus intéressante à vos yeux que le docteur Médéric.

Une façon de lui rappeler qu’elle n’était pas dupe. À trente-huit ans, Laurent restait célibataire et sans doute le prenait-elle pour un séducteur chevronné. Samuel savait que cette idée toute faite circulait parmi le personnel de l’hôpital, mais la réalité était bien différente. Malgré son charme évident de beau ténébreux, Laurent n’avait rien d’un coureur de jupons. Successivement déçu par deux histoires difficiles, il cherchait toujours la femme avec qui fonder une famille ; il s’interdisait cependant la moindre aventure au sein des établissements qu’il dirigeait. En conséquence, la remarque de Nadine Clément était inutilement acerbe.

— Tenez-moi au courant, dit-elle en se levant.

Laurent la laissa partir avant de sourire.

— Elle est vraiment antipathique. J’espère que ton ex ne se laissera pas tyranniser !

Comme promis, il allait donc offrir le poste à Pascale, et Samuel se sentit heureux de pouvoir lui annoncer la nouvelle.

— Ne t’inquiète pas, elle saura se défendre, répondit-il d’un ton réjoui.

— Préviens-la quand même de se méfier, au moins au début, parce que Nadine est une peau de vache.

Elle en avait la réputation et les plaintes des infirmières ou des internes du service de pneumologie s’entassaient sur le bureau de Laurent.

— Je te verrai au club demain, dit Samuel, je dois remonter au bloc.

Ils échangèrent une vigoureuse poignée de main, ravis l’un de l’autre. Laurent avait pu affirmer son autorité de directeur en contrant l’insupportable Nadine Clément, tandis que Sam obtenait un poste intéressant pour Pascale.

Il se hâta de quitter le bâtiment administratif, perdu dans ses pensées. Pourquoi se donnait-il tant de mal ? Prêter de l’argent à son ex-femme et lui trouver un travail pouvaient à la rigueur se justifier, de là à penser à elle dix fois par jour…

— Cent fois ! marmonna-t-il en traversant l’une des cours.

Le CHU était gigantesque, étendu sur plusieurs hectares, mais Samuel s’y sentait chez lui. Lorsqu’il avait pris la décision de fuir la région parisienne, s’éloignant le plus possible de Pascale et de tous les souvenirs douloureux liés à leur divorce, la ville de Toulouse lui était apparue comme une terre d’accueil, d’oubli. Immédiatement séduit par l’architecture, le climat, l’atmosphère de la cité, il avait compris qu’il ne s’agissait pas d’une simple halte : il était arrivé au port.

Il s’engouffra dans le bâtiment abritant la chirurgie générale et, dédaignant les ascenseurs du personnel, grimpa quatre à quatre jusqu’à l’étage du bloc. Le planning de la journée était très chargé, comme toujours, et il aurait bon nombre de patients à endormir, à surveiller durant l’intervention, puis à contrôler en salle de réveil avant de pouvoir penser à autre chose.

 

Depuis l’aéroport de Blagnac, Pascale avait pris une navette jusqu’à la place Jeanne-d’Arc, en plein centre-ville, puis un taxi pour la conduire à l’hôtel des Beaux-Arts où elle avait réservé une chambre. Elle eut le plaisir de découvrir que, selon son désir, ses fenêtres donnaient sur la Garonne. « Sur Garonne », disaient les Toulousains, le fleuve autour duquel s’organisait la ville étant ainsi personnifié.

Elle changea ses mocassins pour des tennis confortables et descendit à la réception, où on lui remit les clefs de sa voiture de location. Ensuite, il lui fallut plus d’une demi-heure pour s’extraire de la circulation, très dense, et gagner la rocade. Parvenue sur l’autoroute A68, en direction d’Albi, elle se détendit enfin. Cette fois, l’aventure prenait forme, se concrétisait. L’agence immobilière lui avait aimablement envoyé un jeu de clefs qui lui ouvrirait les portes de Peyrolles : elle allait pouvoir en prendre possession.

Tout en conduisant, elle observait le paysage avec une sorte d’avidité, à l’affût d’images familières. Elle quitta l’autoroute à Marssac, franchit le Tarn et se dirigea vers Castelnau. À chaque kilomètre qui la rapprochait de la maison – sa maison –, elle sentait son excitation augmenter. De quelle manière les locataires successifs avaient-ils transformé les pièces ? Vingt ans plus tôt, elle s’en souvenait parfaitement, la plupart des murs étaient blancs ou de couleur pastel. Sa mère avait les papiers peints et les motifs en horreur, elle n’aimait que la clarté, le dépouillement, affichant une prédilection pour les dessus-de-lit et les rideaux en piqué uni. Ici ou là, elle mettait parfois une touche de rouge ou de noir dans la décoration avec un vase ou un meuble laqué, et il y avait toujours d’énormes bouquets de fleurs dans des jarres posées à même le sol.

Les hauts murs de Peyrolles apparurent enfin et Pascale se gara juste à l’endroit où le taxi l’avait attendue un mois plus tôt. Trop pressée pour rentrer la voiture, elle se contenta d’entrouvrir la grille et se glissa dans le parc. Réfrénant son envie de courir, elle remonta l’allée à grandes enjambées. Si le gravier était toujours aussi fin, presque blanc, en revanche la pelouse se desséchait et les chardons y proliféraient. Les arbres lui parurent immenses, plus grands que dans son souvenir, mais bien sûr vingt années s’étaient écoulées.

Elle s’élança vers le perron, le cœur battant, et s’énerva sur le trousseau avant de trouver la bonne clef. Enfant, elle se contentait de claquer la porte ! Elle parvint enfin à l’ouvrir, remarqua distraitement qu’elle grinçait sur ses gonds, puis elle pénétra dans le vaste hall d’entrée.

Sous ses pieds, le dallage blanc à cabochons noirs luisait dans la pénombre, patiné par le temps, creusé par les innombrables passages. Elle se rappela avoir essayé là des patins à roulettes reçus un soir de Noël, provoquant ainsi une série de traînées caoutchouteuses que sa mère avait eu un mal fou à effacer.

Une seconde, elle ferma les yeux et visualisa la maison. À droite du hall se trouvaient le salon, immense, et au-delà un couloir desservant la bibliothèque où son père s’isolait volontiers, ainsi qu’un tout petit boudoir où sa mère aimait coudre. À gauche, la salle à manger et l’office, la cuisine, le vestiaire, tous pourvus d’immenses placards. Face à elle, au fond du hall, deux doubles portes vitrées donnaient sur le jardin d’hiver, prolongé d’une véranda. Elle rouvrit les yeux, poussa un profond soupir. Elle adorait l’idée de tout cet espace autour d’elle, mais comment allait-elle l’occuper, seule ? Peyrolles était une maison de famille faite pour abriter des cris d’enfants, des galopades et des rires, de grandes tablées…

D’un pas décidé, elle entreprit le tour du rez-de-chaussée, ouvrant les volets un à un. Les peintures étaient un peu défraîchies et les parquets des pièces de réception abîmés à certains endroits, mais, dans l’ensemble, les derniers occupants avaient été assez soigneux et Pascale pourrait s’installer sans travaux à prévoir dans l’immédiat.

Au premier étage, elle trouva l’ancienne chambre de ses parents en bon état, malgré l’usure de la moquette. À l’époque, le sol était fait de tomettes et devait être récupérable, à condition que personne n’ait eu la mauvaise idée d’utiliser de la colle ! Plantée au milieu de la pièce, elle se demanda avec quoi elle allait meubler tout ça. Depuis son divorce, le peu qu’elle possédait était stocké dans un garde-meubles de la région parisienne, mais ce serait dérisoire ici.

— Qui êtes-vous ? lança une voix essoufflée derrière elle.

Réprimant un cri d’effroi, Pascale fit volte-face et découvrit un homme d’un certain âge, vêtu d’une combinaison de travail, qui la contemplait avec une expression sévère.

— Vous m’avez fait peur ! protesta-t-elle. De quel droit êtes-vous entré ? Je suis chez moi.

— Vous ? Sûrement pas, la maison n’est plus à louer, elle est à vendre, or je ne vois pas la dame de l’agence…

Suspicieux, il toisa Pascale des pieds à la tête.

— Cette propriété appartient à mon père, Henry Fontanel, répliqua-t-elle.

Elle vit les yeux de l’homme s’agrandir sous le coup de la stupeur. Sans la lâcher du regard, il bredouilla :

— Vous seriez… euh… la petite Pascale ?

— Docteur Pascale Fontanel, oui. Et vous ?

— Lucien Lestrade. Vous ne vous souvenez pas de moi ?

Brusquement rassurée, elle se détendit d’un coup, prenant conscience de la frayeur qui l’avait tenaillée durant cet échange.

— Si, bien sûr. Le jardinier. Et vous vous occupez toujours du parc, n’est-ce pas ?

— Je fais ce que je peux. Deux après-midi par mois, ce n’est pas assez. Votre père m’a appelé la semaine dernière pour me demander de mettre tout en ordre. J’ai pensé que c’était pour mieux vendre.

— À vrai dire, je suis en train de lui racheter Peyrolles, je vais m’y installer.

Il recula de deux pas, comme si elle venait de le frapper.

— Ici ? Vous êtes folle !

La réaction de Lestrade était exactement semblable à celle de son père et de son frère. Qu’y avait-il donc de si terrible dans le fait qu’elle veuille habiter Peyrolles ?

— Vous êtes mariée ? Vous avez des enfants ?

— Non, répondit-elle d’un ton sec, mais ça viendra sûrement. Maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais continuer ma visite.

Elle passa devant lui et se dirigea vers la porte, vaguement mal à l’aise. Pourquoi ne ressentait-elle aucune sympathie pour cet homme qu’elle connaissait depuis son enfance ? Combien de fois avait-elle glissé sa petite main dans la grande main calleuse tandis qu’il lui nommait une à une les fleurs que plantait sa mère ?

Il lui emboîta le pas pour sortir de la chambre et elle l’entendit se racler la gorge.

— Pascale ? Écoutez-moi… Vous devriez repartir d’où vous venez. C’est plein de mauvais souvenirs pour vous, ici. Pourquoi tenter le diable ?

— Le diable ! répéta-t-elle en haussant les épaules, exaspérée. Et vous, monsieur Lestrade, pourquoi n’avez-vous pas rendu votre tablier de jardinier ?

Comme il ne répondait rien, se contentant de la fixer en silence, elle enchaîna :

— De toute façon, je n’aurai sans doute pas les moyens de vous garder. Je suis désolée.

— Ne le soyez pas, je comprends. D’ailleurs, votre père ne voulait pas me garder non plus, et puis… La nature prolifère à une vitesse folle, ici ! L’avantage, c’est que tout pousse, tout prend racine, mais l’inconvénient, c’est que le parc est difficile à maîtriser. Alors, ne vous inquiétez pas, je vous donnerai un coup de main pour rien, au moins au début, le temps de vous y faire. Peyrolles n’est pas une sinécure, vous verrez !

Il soupira, sortit un mouchoir de la poche de sa salopette et s’épongea le front. Ses rides étaient profondément creusées, sa peau tannée par le soleil. Maintenant qu’elle le regardait sans inquiétude, elle constata qu’elle aurait dû le reconnaître tout de suite.

— Au fait, laissez tomber le « monsieur » et appelez-moi Lucien, nous sommes de vieilles connaissances, vous et moi. Est-ce que vous aimez les fleurs ? Votre mère les adorait, la pauvre…

— Je ne sais pas si vous êtes au courant, dit-elle en hésitant, mais maman est décédée il y a peu.

— J’étais à l’enterrement. Pas de doute, elle est vraiment mieux là où elle est !

Cette dernière remarque était si incongrue que Pascale, abasourdie, ne trouva rien à répondre. Lucien Lestrade n’avait évidemment pas été tenu au courant de l’état de santé de son ancienne patronne, que trouvait-il de réjouissant à sa mort ?

— Bon, j’y vais, décida-t-il, j’ai du travail dans les massifs.

Il saisit fermement la rampe de fer forgé et entreprit de descendre l’escalier, laissant Pascale bouche bée. Au bout de quelques instants, elle se pencha pour s’assurer qu’il était bien parti. Curieux bonhomme…

Traversant le palier, elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. Jusque-là, elle n’avait pas éprouvé grand intérêt pour les fleurs ou les plantes. Se prendrait-elle au jeu, comme sa mère ? En bas, sur la pelouse jaunie, Lestrade avait récupéré sa brouette où s’entassaient des gants, un arrosoir, des cisailles. Peut-être s’imaginait-il être le gardien de Peyrolles ? Les locataires avaient défilé mais lui était toujours là, et il semblait décidé à rester, quitte à travailler gratis.

Elle se détourna de la fenêtre et parcourut la galerie en hâte, ouvrant les portes l’une après l’autre. Six chambres et trois salles de bains, rien n’avait changé à l’étage non plus, mais toutes ces pièces désespérément vides paraissaient à l’abandon. La dernière porte, plus étroite et verrouillée, donnait sur l’escalier du grenier. Pascale reprit le trousseau de clefs dans la poche de son blouson en jean et batailla un moment avec la serrure. Lorsqu’elle parvint à ouvrir, le battant céda avec un bruit de caoutchouc déchiré. Tout le tour du chambranle avait été calfeutré, probablement pour éviter les déperditions de chaleur car la charpente n’était pas isolée au deuxième étage. De la poussière et des toiles d’araignées s’étaient accumulées sur les marches de bois brut, preuve que personne ne montait jamais là-haut.

En prenant pied sur le plancher du grenier, Pascale eut la surprise de découvrir une véritable caverne d’Ali Baba. Au premier coup d’œil, elle reconnut des meubles familiers, identifia des objets. Un impressionnant bric-à-brac avait été relégué là depuis plus de vingt ans, sans doute pour pouvoir louer la maison en vitesse.

— Eh bien, voilà ! s’exclama-t-elle.

Sa voix résonna sous les poutres de chêne et les tuiles roses du toit. Il régnait une chaleur sèche irritant la gorge, mais elle s’attarda un peu afin de répertorier ce qui pourrait lui servir. Des fauteuils de rotin laqués blancs à remettre dans le jardin d’hiver, une commode ventrue qui serait parfaite dans sa chambre, la grande table Régence qui retrouverait sa place dans la salle à manger, et un paravent de laque rouge que sa mère avait décoré elle-même à l’encre de Chine.

Recréer en partie le décor de son enfance n’était peut-être pas une bonne idée, mais elle en mourait d’envie et, de toute façon, elle n’aurait pas les moyens d’acheter du mobilier avant longtemps. Sur le point de quitter les lieux, ravie de sa découverte, elle aperçut son reflet dans un grand miroir vénitien posé contre un mur. Elle s’approcha, considéra un moment son image rendue floue par la couche de poussière. Que faisait-elle donc, seule, dans le grenier de Peyrolles ? Pourquoi Samuel ne l’avait-il pas aidée à avoir les enfants qu’elle désirait tant, à fonder une famille ? Il s’était dérobé au lieu de lutter avec elle, conduisant ainsi leur couple à la faillite, et à présent elle devait absolument rattraper le temps perdu parce qu’elle avait déjà trente-deux ans !

— Je ne te le pardonnerai jamais, Sam, dit-elle entre ses dents.

Après leur séparation, elle était beaucoup sortie, pour s’étourdir, mais n’avait rencontré personne d’intéressant malgré tous les hommes que ses amies s’empressaient de lui présenter. Au bout du compte, elle avait préféré prendre des nuits de garde plutôt qu’aller à ces soirées où elle s’ennuyait à mourir.

— Tout ça, c’est terminé, je vais changer de vie ! lança-t-elle au miroir.

Elle était jolie – on lui avait suffisamment répété pour qu’elle finisse par le croire –, elle exerçait un métier qui la passionnait et elle allait habiter Peyrolles : l’avenir ne tarderait pas à lui sourire. Elle esquissa un geste d’encouragement à l’adresse de son reflet avant de se détourner.

Nerveuse, Marianne jouait avec son collier. Un bijou que Sam lui avait offert huit jours plus tôt pour son anniversaire, mais il avait fallu qu’elle le traîne devant la vitrine du bijoutier. « Si tu veux me faire un cadeau, autant te dire que je rêve de ça ! » Le doigt pointé sur un présentoir, elle avait désigné n’importe quoi. Ce qu’elle voulait, en réalité, c’était voir sa réaction. D’abord surpris, il avait hoché la tête puis était entré dans la boutique en l’abandonnant sur le trottoir. Elle espérait autre chose – des mots tendres, une déclaration d’amour –, toutefois elle avait dû se contenter de sa bonne volonté. Deux minutes plus tard, il lui remettait l’écrin avec un gentil sourire. Quelle idiote ! Pourquoi lui avait-elle forcé la main de façon si maladroite ? Parce qu’elle avait eu peur qu’il oublie la date, comme il oubliait tout ce qui la concernait ? Si seulement elle avait été plus patiente, plus sereine, peut-être aurait-elle eu droit à une surprise romantique ? Non, c’était peu probable, Sam ne serait jamais le prince charmant qu’elle désirait.

Assis à côté d’elle, il venait de jeter un coup d’œil discret à sa montre, comme s’il était agacé par le retard de son ex-femme. Agacé ou impatient ? Il parlait d’elle avec trop de tendresse pour que Marianne ne se sente pas à la fois jalouse et dévorée de curiosité. Elle avait beaucoup insisté pour l’accompagner, ce soir, prétextant qu’elle désirait faire la connaissance de Pascale et, éventuellement, devenir son amie. Il s’était incliné d’assez mauvaise grâce, ne trouvant pas une seule raison valable de refuser.

Elle fut la première à repérer la jeune femme qui venait d’entrer dans la salle. Silhouette élancée mise en valeur par un jean moulant et un blouson très court, porté sur un simple chemisier blanc dont le col était relevé. De longs cheveux noirs, lisses et brillants, retenus par une pince fantaisie, et de grands yeux sombres, en amande, tranchant sur un teint mat. Avec un pincement au cœur, Marianne comprit que Pascale Fontanel était exactement son contraire. La brune et la blonde, la mince et la ronde…

Déjà debout, Samuel souriait avec une exaspérante béatitude.

— Comment vas-tu ?

La question n’était pas de pure forme, il semblait réellement intéressé par la réponse. Passant un bras protecteur autour des épaules de Pascale, il se souvint enfin de la présence de Marianne.

— Je te présente Marianne, une amie, et voici Pascale…

Une amie ? Vexée, Marianne parvint néanmoins à sourire en marmonnant une phrase de bienvenue tandis que la jeune femme prenait place en face d’eux.

— Tu sais que je venais déjà ici avec papa et Adrien quand j’avais dix ans ? déclara-t-elle d’un air ravi.

— Aux Abattoirs ?

— Oui, on déjeunait là les samedis où maman voulait faire ses courses à Toulouse. Rien n’a changé, même pas les banquettes ! J’espère que la viande est toujours aussi bonne…

Sa voix était grave, un peu rauque, au contraire de celle de Marianne, plutôt haut perchée.

— Je vais prendre une bavette saignante, décida-t-elle après un regard rapide sur la carte.

Lorsqu’elle releva la tête, son regard se posa sur Marianne.

— Merci de me consacrer votre soirée, je vais essayer de ne pas vous assommer avec cette histoire d’achat de maison…

— Il n’y a plus grand-chose à faire, trancha Samuel. Ton dossier est accepté, la banque débloquera les fonds le jour de la signature chez le notaire. Tu leur feras parvenir ton nouveau contrat de travail quand tu l’auras signé, mais c’est juste une formalité.

— Pourquoi ? Ils s’imaginent qu’un pneumologue au chômage, ça n’existe pas ?

— Quelque chose de ce genre. De toute façon, le crédit comporte une assurance, et n’oublie pas qu’ils auront Peyrolles en hypothèque.

— Je ne risque pas d’oublier ! fit-elle en riant.

Est-ce qu’elle trouvait drôle de s’endetter pour dix ans ? Sam avait passé un temps fou à s’occuper des affaires de son ex-femme, et Marianne estimait qu’il lui accordait beaucoup trop d’importance.

— Nous avons rendez-vous demain matin à neuf heures avec Laurent Villeneuve, rappela-t-il à Pascale. Tu verras, il est très sympa pour un directeur d’hôpital !

Cette fois, Marianne se sentit gagnée par la mauvaise humeur. Elle aussi travaillait au CHU mais, simple secrétaire administrative, elle n’appartenait pas à l’élite composée de la direction, des chefs de service, des médecins, à la rigueur des infirmières. Un groupe que Pascale Fontanel allait rejoindre dès son arrivée.

— Laurent est un excellent pilote, ajouta Sam, et nous sommes membres du même club. Il va falloir que tu t’inscrives !

Dubitative, Pascale secoua la tête, ce qui libéra sa masse de cheveux noirs. Elle ramassa la pince tombée sur la table et se mit à jouer avec.

— Pour l’instant, j’ai d’autres priorités financières. Et si j’ai trop envie de voler, tu m’emmèneras faire un tour ! Est-ce que vous aimez ça, Marianne ?

— Je ne sais pas, Samuel ne m’a pas encore initiée.

Elle avait répondu un peu sèchement, mais il s’agissait d’un sujet délicat. Pour Sam, l’aéroclub était un territoire très personnel et il n’avait jamais proposé à Marianne de l’accompagner. Elle se consolait en supposant qu’il préférait rester entre hommes, avec ses copains, pourtant il venait d’inclure Pascale avec enthousiasme.

— Si vous y allez un de ces jours, je viendrai volontiers, lança-t-elle d’un ton qu’elle espérait désinvolte.

— Tu peux monter sans crainte avec elle dans un hélico, affirma Sam.

Il devait s’agir d’un compliment, un de plus au milieu de toutes les gentillesses qu’il réservait à son ex-femme.

— En tout cas, les premiers temps, reprit Pascale, je ne crois pas que j’aurai envie de refaire la route de Toulouse pendant mes jours de congé. Je suis très heureuse que tu m’aies obtenu ce poste à Purpan, mais si un jour il y a une possibilité à l’hôpital d’Albi, j’avoue que je serai soulagée.

— Pascale ! protesta Sam. Après Necker, l’hôpital d’Albi te ferait l’effet d’une infirmerie de brousse.

La plaisanterie la fit éclater de rire et Marianne se renfrogna davantage. S’ils devaient entrer dans l’une de ces discussions chères aux toubibs, elle allait mourir d’ennui.

— C’est un bon hôpital, il me conviendrait parfaitement. Et il y a aussi la clinique Claude-Bernard, avec ses deux cents lits et ses dix salles d’op. Je me suis renseignée, Sam…

— Les trajets en voiture, c’est la plaie, intervint Marianne. Je comprends que Pascale ne veuille pas y consacrer tout son temps libre. Surtout avec la circulation démente de Toulouse, certains soirs il faut compter une heure pour sortir de la ville !

Autant ne pas lui brosser un tableau idyllique de la situation. Habiter à quatre-vingts kilomètres de son lieu de travail n’aurait rien d’une partie de plaisir, et plus tôt Pascale se replierait sur Albi, mieux ce serait pour tout le monde. Marianne vida son verre pour se donner du courage puis, d’un geste délibérément sensuel, elle posa sa main sur celle de Samuel.

— Je reprendrais bien un peu de vin, mon amour…

Il se dégagea pour saisir la bouteille et la servit sans un mot. Même s’il était contrarié, elle ne regrettait pas d’avoir mis les choses au point. Non, elle n’était pas une amie, elle était sa maîtresse, la femme avec qui il allait rentrer chez lui, celle à qui il ferait l’amour ce soir.

Face à eux, Pascale les observait d’un air amusé, indulgent. Apparemment, elle ne s’offusquait pas de voir son ex câliné par une autre, ce qui procura une bouffée de soulagement à Marianne.

— Où es-tu descendue ? demanda Sam.

— À l’hôtel des Beaux-Arts.

— Je passerai te prendre à huit heures et demie demain matin, proposa-t-il tout en faisant signe à un serveur.

Il régla l’addition et ils sortirent tous les trois dans l’air doux de la nuit.

— Je vais rentrer à pied, ce n’est pas loin, décida Pascale. Merci pour le dîner, Sam.

Elle le prit par le cou pour l’embrasser légèrement sur la joue, puis se tourna vers Marianne.

— Je suis très contente de vous connaître. À bientôt, j’espère.

De son pas décidé, elle s’éloigna sans se retourner le long de l’allée Charles-de-Fitte, en direction de la place Saint-Cyprien. Par la rue de la République, elle n’aurait plus qu’à franchir la Garonne pour gagner son hôtel.

Comme il n’était pas très tard, les passants étaient encore nombreux et Pascale ralentit un peu l’allure afin de profiter de sa promenade. Sam lui avait paru crispé tout au long de la soirée, mais peut-être avait-il été embarrassé par la présence de Marianne ? Dans ce cas, elle s’en expliquerait avec lui, il avait le droit de refaire sa vie et cette fille-là semblait aussi bien qu’une autre. Et très amoureuse… Du moins avait-elle cru nécessaire de l’afficher. Bien entendu, Sam méritait amplement d’être aimé. Personne ne pouvait être plus gentil que lui, plus charmeur quand il le voulait, et c’était aussi un homme solide, altruiste, généreux. S’il n’était plus son mari, il restait son ami, son meilleur ami, le seul à l’avoir soutenue ces derniers temps, et elle trouverait bien un moyen de lui prouver sa reconnaissance. Avait-il besoin de son absolution pour être heureux avec Marianne ?

Sur le Pont-Neuf, elle s’arrêta un instant en haut du dos-d’âne. Un musicien, assis par terre, jouait mélancoliquement du saxo, et quelques pièces de monnaie luisaient autour de lui. Pascale se pencha pour déposer deux euros à ses pieds, puis elle poursuivit son chemin. Elle ne savait pas encore si elle allait aimer Toulouse, ni l’hôpital Purpan, mais elle était certaine d’avoir pris la bonne décision en changeant radicalement sa vie. Habiter Peyrolles allait être une aventure merveilleuse, pour laquelle elle se sentait prête à se battre s’il le fallait.

 

— Je n’en reviens pas ! répéta Aurore pour la troisième fois.

Pascale avait immédiatement reconnu la jeune femme, une jolie rousse couverte de taches de rousseur. Malgré les années écoulées, elles ne s’étaient dévisagées que deux secondes avant de tomber dans les bras l’une de l’autre.

— Et tu vas travailler ici ? C’est merveilleux !

Elles étaient allées ensemble à l’école primaire, puis au collège d’Albi, et lorsque Pascale avait quitté la région, elles avaient juré de s’écrire. Au fil du temps, les courriers s’étaient espacés, se résumant à des cartes de vœux à Noël ou pour leurs anniversaires respectifs. Pascale savait qu’Aurore était devenue infirmière, mais jamais elle n’aurait imaginé la retrouver à Purpan, dans le service de pneumologie qu’elle venait de visiter en compagnie du directeur de l’hôpital.

Bras dessus bras dessous, elles quittèrent l’étage pour descendre jusqu’à la cafétéria du rez-de-chaussée. En quelques mots, Pascale expliqua pourquoi elle avait choisi de revenir et de quelle façon elle allait se retrouver propriétaire de Peyrolles. Aurore s’enthousiasma, apparemment ravie à l’idée de revoir la maison où elle avait si souvent joué et dont elle conservait un souvenir ébloui.

— C’est toujours aussi magnifique ?

— Un peu abîmé par le temps et les locataires successifs, mais dans l’ensemble, ça tient debout !

Elles évoquèrent d’anciennes amies qui avaient participé à ces goûters d’enfants, puis se racontèrent brièvement leurs vies. Aurore connaissait Samuel de vue et trouvait drôle qu’il ait pu être le mari de Pascale. Pour sa part, elle n’avait pas encore rencontré l’âme sœur mais ne voulait pas entendre parler d’un homme appartenant au milieu hospitalier.

— Tous ces médecins sont d’une arrogance folle devant les infirmières, alors qu’ils ne pensent qu’à les fourrer dans leurs lits, très peu pour moi ! De toute façon, dans le service, les play-boys sont plutôt rares, tu verras…

— Et l’ambiance ?

— Boulot-boulot. Le patron est une femme odieuse qui…

— Oh, oui, ça m’en a tout l’air ! Je sors de son bureau et je ne m’attendais pas à ce genre d’accueil. Froide, méprisante, hostile, elle m’a accordé le poste du bout des lèvres, à croire que seule la pénurie de candidats l’a décidée.

— Nadine Clément est une vraie harpie, précisa Aurore en baissant la voix, et en plus elle n’apprécie pas les nouvelles têtes ! En revanche, elle est compétente, impossible de lui enlever ça.

— C’est le principal, je m’arrangerai du reste, affirma Pascale.

Néanmoins, la perspective d’avoir une amie dans le service la soulageait. Même en étant habituée à la hiérarchie hospitalière, à ses intrigues, ses coups bas et ses commérages, elle n’avait aucune envie d’entrer en guerre dès le premier jour.

— Je suis désolée pour ta mère, reprit Aurore. Je me la rappelle comme une très belle femme, mystérieuse, exotique… Le genre de mère que toutes les filles auraient voulu avoir ! Je crois que la classe entière t’enviait ton grand frère, ta maison, tes parents.

— Vraiment ? Eh bien, tu vois, on ne se rend compte de rien quand on est enfant !

— En ce qui me concerne, je me consolais en me disant que chez moi, au moins, on riait de bon cœur. Ma mère était incroyablement gaie, elle l’est encore, d’ailleurs, alors que la tienne semblait toujours si triste… Elle avait des soucis ?

— À l’époque ? Non… Pas que je me souvienne.

Le cœur de Pascale se serra à cette évocation. Vingt ans plus tôt, sa mère n’était pas malade, mais effectivement elle se montrait plutôt mélancolique, et ses sourires avaient quelque chose de contraint.

— Mon père rêvait de monter à Paris, il était persuadé que maman s’ennuyait à Peyrolles. Je ne sais pas s’il a bien fait.

Aurore jeta un coup d’œil vers la pendule murale et se leva d’un bond.

— Ma pause est finie, je dois remonter, je ne tiens pas à me faire traîner dans la boue ! Quand commences-tu à travailler avec nous ?

— Dans huit jours.

— Alors appelle-moi d’ici là, on ira dîner ensemble et je te mettrai au courant de tout ce que tu dois savoir sur le fonctionnement du service !

Elle sortit un papier et un stylo de la poche de sa blouse, griffonna son numéro de portable et le tendit à Pascale.

— Je suis très contente, répéta-t-elle avant de se sauver.

Pascale la suivit des yeux tandis qu’elle se dépêchait de traverser le hall en direction des ascenseurs du personnel. Le professeur Nadine Clément semblait décidément une vraie terreur, mais peu importait, Pascale se sentait irréprochable sur un plan professionnel et elle comptait travailler d’arrache-pied pour se faire une place à Purpan.

En quittant l’hôpital, elle essaya de se remémorer tous les renseignements donnés par Laurent Villeneuve. Il l’avait accueillie et escortée avec beaucoup de courtoisie, une faveur qu’elle devait à Sam, une fois de plus. Que serait-elle devenue sans lui ? Peut-être n’aurait-elle pas eu le courage de sauter le pas s’il n’avait pas aplani les difficultés l’une après l’autre, des tractations avec la banque à ce poste en pneumologie, sans oublier la somme qu’il lui avait prêtée à titre personnel. Elle se jura que, à partir de maintenant, elle allait se débrouiller toute seule. Et, pour commencer, organiser en vitesse son emménagement à Peyrolles. Elle n’avait plus qu’une semaine devant elle pour tout planifier, et la liste des corvées qui l’attendaient n’en finissait pas de s’allonger. Faire venir ses quelques meubles de Paris, en descendre d’autres du grenier, quitte à payer Lucien Lestrade pendant un ou deux jours s’il était disponible, remplir les placards d’épicerie, s’occuper des démarches administratives, organiser un aller-retour à Saint-Germain pour y boucler ses valises… et acheter l’indispensable voiture qui lui permettrait de naviguer entre Albi et Toulouse.

Une bouffée d’excitation lui fit presser le pas. Elle avait pris sa vie en main, elle n’avait plus peur.